Belgique, des images et des mots

Posted on 19 septembre 2017 | Commentaires fermés sur Belgique, des images et des mots

Tout fait histoire, la narration est partout – à commencer par l’heure du décollage à Genève Cointrin, six heures et quinze minutes, lever à quatre heures et demie ; à cinq heures, dans la cour de la vieille maison, souffle un vent chaud automnal.

Le ciel de Belgique existe-t-il donc ? Je crois le reconnaître quand sous l’aile de l’avion perce à travers les nuages le damier vert, ardoise et rouge brique, couleur des maisons et des terres sous cette latitude septentrional.

À l’aéroport d’arrivée, on se laisse glisser depuis la rampe du tarmac comme sur un toboggan jusqu’au quai où un train fait halte et vous embarque vers l’est du pays. La langue de la Flandre orientale vous enveloppe dans un chaud placenta. L’attente de la correspondance à Louvain te tire des entrailles de la gare et, de l’autre côté de la rue, une inscription transporte le touriste hébété : « In de Ouden Tijd » – « Aux temps Anciens ». Une autre inscription complète cette évocation avec une poésie très concrète : la pintje de Stella est à un euro septante et on remplit le verre avec un tiers de litre au lieu d’un quart. Au milieu de la salle, un billard est bâché. Sur le mur, une photo des Allemands du temps de l’Occupation, qui s’agitent sous l’enseigne du café. Le temps est immuable, les murs suintent de sa présence.

De Louvain à Liège, le temps a chaussé des bottes de sept lieues. L’esplanade de la gare des Guillemins ressemble à un cratère. Depuis la fenêtre de l’hôtel de l’Univers, l’astronef de Calatrava déploie ses voiles d’acier, de béton et de verre : la gare semble posée sur orbite, prête à être propulsée dans l’espace.

« Hôtel de l’Univers » : un nom, une enseigne, une façade qui font un lieu. « Hotel de l’Univers, rue des Guillemins, 116, 4000 Liège » : titre d’un film à venir. Les photos accrochées sur le mur dans le hall montrent les différentes époques, au XIXème siècle, où l’on voit des voitures à bras et des chevaux tirant des charettes, aux premières heures du XXème, avec des omnibus sillonant la rue des Guillemins, pendant la Première Guerre, entre les deux guerres, après la Seconde Guerre : toujours, une foule d’hommes et de femmes se pressent à leurs occupations, en tous sens – l’homme, l’humain est le premier paysage, le premier visage de la ville. La gare futuriste s’est déplacée de deux cents mètres après la destruction de l’ancienne gare. Deux cents mètres longs comme deux cents ans.

Le soir, rue des Anglais, dans la montée de la ville : un photographe expose dans une maison privée ses images, un voyage dans le Caucase.

Le lendemain, retour à Bruxelles. Pourquoi retour ? Parce que cette ville a le goût du retour, on retourne toujours vers le passé et Bruxelles est un tableau du passé, elle échafaude le passé. La galerie de la Reine, purgatoire de la ville, avec la librairie Tropismes, le Mokafé, la taverne du Passage, le cinéma Galeries. La libraire me reconnaît, les serveurs me font un signe et je retrouve le cinéaste à la besace. C’est le passé, tellement vivant, que l’on projette sur un écran, dans un hangar au fond d’une cour à Ixelles, rue Simonis, le soir. « Couple », un documentaire sur l’amour entre un homme et une femme, une fiction, une réalité – hier, il y a vingt ans, il y a une vie – l’éternel présent.

Voyage au pays des Walser

Posted on 23 août 2017 | Commentaires fermés sur Voyage au pays des Walser

« Regardez-moi un peu cette chambre, me lance Francesco, le frère rosminien, avec cette vue, ce calme, ce ciel, ce jardin, ces montagnes… pas même au paradis, vous la trouverez, une chambre comme ça ! »

Depuis dix jours, j’étais en pèlerinage sur la route des Walser. J’étais parti du Valais, où j’avais découvert l’existence de ce peuple peu ordinaire, qui se déplaçait de vallée en vallée sur les cimes montagneuses entre la France, la Suisse, l’Italie et l’Autriche, peuple nomade qui avait colonisé les Alpes. Comme le premier trésor d’un peuple est sa langue, les Walser, hommes habiles et intelligents, avaient su, au cours des siècles, garder leur langue et leurs coutumes, leur folklore, leur métier (le travail de la terre, de la construction en bois), leur religion aussi qui, au fond, n’est que l’extension profonde et naturelle d’un art de vivre, avec ses chants et ses prières.

J’avais croisé la voie rosminienne sans le savoir, il y a fort longtemps, quand je m’étais arrêté pour une halte d’une nuit à Rovereto, pays natal d’Antonio Rosmini ; bien des années plus tard, me promenant sur les bords du lac à Stresa, j’étais entré dans une demeure imposante dont le nom m’avait intrigué : « Centre d’Études rosminiens ». Le frère de l’ordre rosminien m’avait reçu aimablement et je lui avais demandé si je pouvais voir la bibliothèque, qu’il me fit visiter volontiers. Quand je lui eus fait part de mon vœu de passer un hiver dans ce lieu d’études pour écrire un livre, il eut une expression d’effroi : « Écrire ? Passer un hiver, ici ? » Comme je continuai à le regarder, impassible, un sourire béat aux lèvres, il se mit quasiment à sangloter et reprit d’une voix hoquetante : « Mais vous ne savez pas ce que c’est que l’hiver, à Stresa ! Le vent, la pluie, le ciel gris, la nuit… » Puis il me congédia avec un regard où un vague mépris se mêlait à un fond de compassion.

Et voilà que je me retrouvai parmi les rosminiens, sur les hauteurs de Domodossola, sur le mont sacré du Calvaire. Depuis ma traversée du Valais, une petite phrase de cet illuminé de Rilke, dont j’avais senti la présence à Sierre, me trottait dans la tête : « Le Valais hispano-provençal » me renvoyait à la Vénétie julienne où j’avais croisé l’ombre du poète, à Duino, quelques semaines plus tôt. Ces vallées piémontaises et valdôtaines que j’avais parcourues d’ouest en est avaient un piquant tyrolien qui seyait à merveille au passé de la Maison de Savoie. Du reste, à Gressoney La Trinité, c’est une Tyrolienne arrivée d’Autriche qui me fit visiter le petit musée Walser. Elle était venue vingt ans plus tôt étudier le tiitsch de Gressoney, la langue de cette colonie Walser établie ici au Moyen-Âge, la plus pure dit-on et la plus proche du haut-valaisan, et elle était restée. « À la maison, on parle le tiitsch et le tyrolien et dehors, l’italien », me dit-elle avec une pointe d’orgueil. « Dehors », je traduisis, c’était notre bas monde, où l’on parlait la langue contemporaine, oublieuse de ses racines qui montent au ciel — et les alpages des Walser ne se fondent-ils pas dans les nuages ? Ne dit-on pas, en dialecte d’Issime : « Is het sövvil gschnout, das d’hénji hen muan bikhjen d’steerni. » « Il a tant neigé, que les poules picorent les étoiles ». Martina me confia que ses enfants étaient les seuls à parler encore le tiitsch au village. Et je ne pus m’empêcher de penser au passage biblique : « Un seul juste sauvera le monde ». Un seul locuteur sauvera la langue.

À Issime, frontière linguistique entre le monde alémanique et le monde franco-provençal, où je rencontrai le rédacteur de la revue Augusta, Michele Musso, à Gressonay Saint-Jean, où je découvris des trésors du monde de la culture alpine à la librairie et à la bibliothèque locales, à La Trinité où je volai à travers les airs à bord du téléphérique pour Alagna, à Orta, qui fait le lien entre les deux mondes, Walser et italien, à Macugnaga, qui regardait le Monte Rosa, à Formazza, au pied de la cascade du Toce, partout dans ces vallées le monde Walser faisait entendre sa voix profonde et vivante. La conférence d’Enrico Rizzi, l’historien des Walser, était annoncée à la Kongresshaus de Macugnaga. « La christianisation du val d’Ossola », pouvait-on lire sur l’affiche. San Giulio d’Orta était aller évangéliser ces terres d’Ossola au IVème siècle, il avait fondé cent églises et Elena Giannarelli, chantre du christianisme antique, parla de la conquête des Alpes comme d’« une conquête spirituelle ». La foi était le résultat de leur mode de vie, elle se traduisait par leurs gestes et leur lutte quotidiens, elle n’obéissait à aucun dogme – elle célébrait la beauté de la nature environnante et participait à sa grandeur.

À Issime, Michele, qui m’avait accompagné sur les hauteurs du village, résuma la cohérence et la profondeur du monde Walser et du monde de ces vallées avec ces mots : « Ici, tout le territoire était la maison, chaque pré, chaque bois, chaque ruisseau avait un nom. Il y avait un rapport intime entre la terre et le territoire ». J’eus une perception physique de ce rapport quand je logeais une nuit chez la laitière du village, à Alagna ; elle habitait sur les hauteurs de la vallée dans un hameau de quelques maisons Walser au milieu desquelles se trouvait une chapelle aux fresques et aux couleurs souriantes. J’eus le sentiment que tout faisait sens en ce lieu, qu’il était dépositaire d’une vie rustique et paisible d’où rayonnait une grâce infinie. Chaque pierre semblait converser avec chaque brin d’herbe, de chaque bûche émanait de la chaleur, du potager s’élevait une odeur de soupe et les vaches qui paissaient au loin étaient à l’image de l’abondance divine. La main de l’homme apparaissait en tout lieu et en toute chose et le temps n’était plus disloqué mais reprenait sa dimension éternelle et universelle. Au fond, ce monde était, dans son essence, spirituellement opposé au projet napoléonien : pour être libres, il nous faut voir un monde varié, toujours à découvrir, avec des frontières et des limites.

Au lendemain de la conférence de Macugnaga, à laquelle, miracle de la civilisation italienne, avaient assisté deux ou trois cents pélerins, touristes ou villageois en quête de culture, c’est-à-dire à la recherche de leur propre existence, j’étais allé rendre visite à Enrico Rizzi, au fond de sa vallée de Formazza. La marche et l’écriture chez cet homme ne font qu’un, se nourrissent l’un l’autre, comme chez les apôtres.

J’avais en tête une poésie en tiitsch de la vallée d’Annamaria Bacher :

Gägatsatza

Draltzi
Freschi Schprossiê
mais laars
pour Platziê village fam.
Fer welmu bleet le Frümubölm
forum ferlasnä Hüs ?


Ä frächi Fleiga surut ;
ufum Bachié
sêtzän aba mee
t Psênnä
fa lêbä Littu.


Alli Année
de Langsê chun
un het Niws Plangä
diluant pour Ooks ;
mais dü, l’eau,
tribschti forwärtz dans dä Trok
Met luschtägi Schümuwerter.

Contrastes

Partout
des pousses fraîches
mais la petite place du village est vide.
Pour qui fleurit le prunier
devant la maison abandonnée ?

Une mouche malicieuse bourdonne ;
sur le banc s’asseoient seulement
les souvenirs des personnes aimées.

Tous les ans
le printemps arrive
tenant au bras
un nouveau désir ;
mais toi, l’eau,
tu continues à plonger
dans la fontaine
avec tes joyeuses paroles d’écume.

Et je n’avais qu’à regarder autour de moi pour comprendre que ces mots sortaient de la bouche de la Nature elle-même, qu’ils appelaient de leur nom mille êtres vivants, chantant la vie du vermisseau, de la terre, des feuillages et des nuages.

Francesco, le frère du Mont sâcré du Calvaire, me fait faire le tour du parc pour me montrer la beauté des lieux et des vues sur la vallée. Un filet d’eau généreux passe sous un portail qu’il pousse énergiquement en riant : « Ao, interpelle-t-il de son accent romain grasseyant la jardinière qui asperge les plantes, si tu me fais un pipi comme ça, on va tous finir inondés ! »

Boccace n’était pas loin. Et il m’attendait encore dans une des rues du vieux bourg de Domodossola. En marchant, j’aperçus depuis le trottoir un vieux coiffeur qui taillait la barbe d’un jeune homme de Domodossola en chantant un air de Verdi. La scène était tellement belle que j’entrai pour me faire couper les cheveux, afin de faire partie moi aussi du spectacle. Le barbier me présenta son client : « Ce jeune homme enseigne et joue de l’orgue dans une paroisse au nord de la Finlande. Même les protestants sont sensibles à cette musique… » Puis le jeune homme, avant de se retirer, me glissa de dos à l’oreille, tandis que j’avais déjà la serviette autour du cou : « Vous savez que ce maître coiffeur est aussi un écrivain de premier ordre, un homme qui connaît la culture de toutes les vallées du pays, qui a écrit sur les Walser, qui a voyagé en Italie et dans le monde… »

Et Antonio Prevosti, dit Tommy, m’offrit l’épilogue de ce voyage chez les Walser. « Vous savez qu’au Galletti (le théâtre historique de Domodossola), on a représenté certaines de mes œuvres ? Le Galletti, c’est quelque chose, la poétesse Annamaria Bacher y a lu ses poèmes en tiitsch et en italien ! » La veille, j’avais été dans l’antre de la culture de ces vallées, chez le libraire éditeur Grossi, sur la place du marché. J’avais demandé à voir leur rayon dédié à la culture Walser. Le libraire m’avait conduit vers le mur qui comportait des centaines d’ouvrages sur le sujet, de photographies, de linguistique, de poésie, de récits autobiographiques, de topographie. Tommy me regarda dans le miroir tout en jouant de ses ciseaux avec ses doigts habiles et me dit en se penchant au-dessus de ma tête, sur un ton de conspiration : « Vous m’avez l’air d’avoir étudié à l’université, je me trompe ? » Je n’avais pas envie de contester, je hochais de la tête, soumis. « Lettres, je parie ? » poursuivit-il. Et avant que je pusse répondre : « Alors voyons si vous connaissez la différence entre Verga et Zola ! Verga explorait tout le mal qu’il y a chez l’homme pour montrer ce qu’il y a de positif en l’homme… tandis que Zola faisait la même chose, pour en sortir simplement le mal ! » Je voyais dans le miroir mon camarade des lettres s’affairer avec son rasoir autour de mon crâne, un sourir enchanté aux lèvres, et j’enviais son art de vivre. « Mais d’où venez-vous ? » s’exclama-t-il soudain. « De Trieste », répondis-je sans réfléchir. « Mais vous n’avez pas l’accent triestin… », murmura-t-il pensif. « Mais j’ai grandi en France », précisai-je. « Ah ! Très bien ! Alors vous êtes un Triestin français ! » Tommy venait de m’éclairer sur mon identité et je me promis de lire un de ses nombreux livres. « Ah ! conclut-il notre séance, les livres auront été la grande passion de ma vie. Les lire, et puis les écrire. Regardez, maintenant, je vais fermer la boutique, mais je change de tablier : je me mets à l’ordinateur pour corriger les épreuves de mon prochain livre. Cosa vuole, C’est la vie ! »

En sortant dans la rue, à demi hébété, je me remémorai cette bénédiction que j’avais lue sur la façade d’un chalet de Macugnaga :

Göttlicher hauslegen

Wo Glaube, da Liebe
Wo Liebe, da Friede
Wo Friede, da Segen
Wo Segen, da Gott
Wo Gott, keine Not

Bénédiction du foyer

Qui croit, aime
Qui aime, a la paix
Qui a la paix, est béni
Qui est béni, trouve Dieu
Qui trouve Dieu, s’éloigne de la détresse

 

« Le Ciel de l’autre rive » : chronique triestine

Posted on 29 juillet 2017 | Commentaires fermés sur « Le Ciel de l’autre rive » : chronique triestine

« Le ciel qui est au-dessus des poésies de Saba, qui l’absorbe dans sa totalité, ce ciel organique, mais pas seulement, que nos prédécesseurs reconnurent comme unique, c’est le ciel de Trieste, c’est-à-dire le ciel de « l’autre rive ». Saba, bien qu’il fût italien (plus italien que bien de ses contemporains) et malgré son universalité humaine, fut un auteur « périphérique ».

« La compréhension, la sympathie humaine… Les soldats de Saba sont le peuple italien, tel qu’il était en ce temps-là et tel qu’il est encore aujourd’hui, en profondeur, parce que s’il est vrai que ces choses changent, elles changent lentement.

(Storia e cronistoria del Canzoniere)

Tous ces livres me parlent car je les ai trouvés pour converser avec leurs auteurs, pour qu’ils me parlent de leur temps, de leur vie, de leur personne (s’il est vrai, comme l’a inventé Héraclite, et cent autres après lui, qu’« un carcactère, c’est ce qui fait le destin »). Je reconnais un livre à la façon toute naturelle qu’il a de vous emboîter le pas, à la manière dont les caractères bondissent hors de la page et font entendre une voix sonore.

Je me suis heurté à Saba, que l’on rencontre à chaque pas à Trieste, dès que l’on a lu une de ses poésies. Comme disait Stendhal, Triestin de passage, « un écrivain capable de susciter de la haine cinquante ans après sa mort a gagné sa postérité ».

À partir de Saba, vingt noms, vingt destins se sont ouverts à moi dans le monde triestin.

« Et lui, tu le connais ? » m’a demandé le libraire Volpato en brandissant un livre rose, à l’enseigne de l’éditeur Scheiwiller, « Il Pesce d’oro ». Le titre, la typographie, la couverture me parlèrent avant même de l’avoir ouvert : In compagnia di Stendhal. Le bon docteur Pincherle, pédiatre, était ami de Saba, et leur amitié passait par les arcanes de la littérature. Je découvris un livre de l’une de ses patientes, Miriam Coen, qui lui était dédié. Puis un autre livre sur le bon docteur stendhalien par une de ses consœurs, la docteuresse Federica Scrimin, Un dottore matto matto sulla testa un gatto. Quel titre ! Quelle joie ! « Un docteur foufou avec un chat sur la tête ». J’ai appelé Federica et on s’est vus au café San Marco sur la via Battisti, café historique appuyé à la vieille synagogue – deux établissements qui sont un excellent antidote l’un pour l’autre. J’ai appelé Miriam que je suis allé voir à Turin. J’ai lu le livre de Rita Corsa sur Edoardo Weiss, l’inventeur de la psychanalyse en Italie, à Trieste, et j’ai rencontré son auteur au café Tommaseo, sur les rives. Chaque jour, je me suis infiltré dans la librairie Achille, chez Misan père et fils, ou à Drogheria 28, chez le Padouan Volpato, ou à la Minerva, qui siège dans la légendaire via San Niccolò. Le vieux libraire Zorzon, de la librairie internationale Svevo, chez qui j’ai découvert tant de trésors il y a vingt ans et plus, n’était plus là et le fonds de sa collection éditoriale était dispersé. J’ai revisité Voghera et Bazlen, Benco et Stuparich, Dollot et Burton, Giotti et Marin… Antonio de Giuliani, Triestin de naissance, Viennois d’élection, humaniste des XVIIIeme et XIXeme siècles, nous livre encore aujourd’hui ses remarques fulgurantes d’un lettré éclairé sur l’Europe de l’après Waterloo. Joyce et Svevo courent les rues de Trieste. Enrico Elia ressuscite le Fiumano Antonio Smareglia et les Noces istriennes éveillent en nous cet immense continent de la presqu’île vénitienne et romaine. Les lettres d’Enrico Morovich nous racontent la Fiume impériale, multiligue et souveraine. Spaini et Crise, Malabotta et Mattioni se croisent sans fin, dans l’indifférence de tous – et c’est le prix de la liberté.

Échos sur les canaux de Trieste

Posted on 27 mai 2017 | Commentaires fermés sur Échos sur les canaux de Trieste

Les voyelles s’étirent le long des canaux et distendent les consonnes amollies sur la partition de la mémoire. L’inflexion dialectale remonte, humide et charnelle, jusqu’à la fenêtre ouverte ; on sent l’air des Balkans. Qui sait par quels méandres me sont revenus le visage et la voix de cette Italienne, ma voisine dans le train Milan-Trieste. J’entends ses paroles se mêler aux échos nocturnes de la vie triestine aux derniers jours de printemps : « Je te l’ai déjà dit, je ne suis pas comme la Rebecca, avec qui tu as joué pendant des années. Moi, je n’ai pas envie de jouer avec toi. Tu disparais, tu réapparais, tu disparais de nouveau, des jours, des mois, des années, des siècles. Quand on aime une personne, on n’agit pas comme ça ». Je revois son visage, blême, qui exprime les convulsions de l’âme. Son regard se perd dans le vide. Elle a peut-être trente ans à peine. Des lunettes rondes en écailles grises adoucissent ses traits osseux. Elle porte au cou une petite croix en or qu’elle tourne et retourne dans ses doigts comme on égrène un chapelet et le geste ajoute de la ferveur à ses paroles, les fait rayonner. J’ai accompagné son destin jusqu’à l’arrivée du train en gare, où je l’ai aidée à descendre sur le quai le violoncelle qu’elle avait avec elle.

Anita Pittoni et le Zibaldone, Trieste et le monde, Un manifeste pour le livre d’une triestine

Posted on 20 avril 2017 | Commentaires fermés sur Anita Pittoni et le Zibaldone, Trieste et le monde, Un manifeste pour le livre d’une triestine

« La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux.

« Le Zibaldone, fidèle reflet de Trieste, porte de l’Italie ouverte sur l’Europe, ouvre ses collections aux écrivains étrangers, classiques et contemporains, avec une attention particulière aux œuvres qui témoignent de la vie, des affaires et des coutumes d’une époque et d’un pays.

« La présence de petites maisons d’édition au sein du monde éditorial est justifiée quand celles-ci sont inspirées par un programme éthico-culturel précis, rigoureusement original, avec le but de réparer quelque lacune : publier des œuvres introuvables en librairie et les rassembler autour d’un fil conducteur qui fasse un projet cohérent.

« Une telle entreprise doit être, avant tout, un fait de conscience, une bataille : le petit éditeur se sent appelé à rester tel, de façon à continuer à œuvrer comme pionnier et comme chercheur et à expérimenter des valeurs nouvelles en toute liberté.

« Son travail minutieux n’est vraiment perceptible, peut-être, que par ses antennes personnelles : intime satisfaction qu’il retire de ses inévitables sacrifices. Parmi les satisfactions les plus explicites, il y a celles de pouvoir communiquer avec le cercle restreint de ses lecteurs affectionnés qui aiment découvrir un livre rare ; parmi les satisfactions plus secrètes, le constat de servir utilement la culture auprès des grands éditeurs par son rôle d’indicateur de domaines inexplorés ou méconnus. Un tel travail correspond à un idéal, que la société mercantile, de par sa nature, n’est pas en mesure de satisfaire. Collaboration, donc, et non concurrence : son goût et la foi dans l’efficacité d’un travail souterrain d’influence, capable de changer les coutumes, de séduire la critique et peut-être même, parfois, de tirer un signal d’alarme.

« Une situation de nécessité particulière s’est imposée à moi dans l’après-guerre par rapport à un territoire bien précis : ma ville, Trieste. C’est en 1948 que j’eus une idée claire de ce qui se devait faire dans un tel chaos : opposer au désordre ambiant l’ordre de la culture, et aux mensonges, la vérité des documents. Dans cette perspective, rien de plus convaincant et de concret que de publier et diffuser des œuvres originales des écrivains de la Vénétie julienne de tous les temps, qui, dans la variété des sujets traités pourraient dessiner un contour assez juste de la physionomie de Trieste et des terres juliennes, à une époque pas si lointaine encore autrichiennes, si peu et si mal connues dans la mère patrie.

« J’ai imaginé et j’ai fondé le programme du Zibaldone armée du courage des pauvres : je voulais offrir un voyage idéal à travers le temps et à travers les sujets les plus variés sur les ailes de la poésie et de la pensée pour faire connaître sur le vif  l’histoire de cette porte orientale de l’Italie ouverte sur l’Europe.

« Avec cette perspective – de mêler la culture locale et les cultures étrangères – je me suis sentie encouragée par ce jugement qu’Eliot exprime dans ses Notes pour une définition de la culture : « Il incombe à chacun, écrit-il, de développer les prémices implicites dont nos traditions sont porteuses en mettant toute la lumière sur le fait qu’une culture nationale est la somme d’une infinie variété de cultures locales ». Et il ajoute : « Mais j’ai déjà affirmé qu’une culture nationale ne peut que s’enrichir si elle entre dans un échange réciproque avec les cultures étrangères ».

L’Éditeur

(Dépliant de réclame inséré dans les ouvrages du Zibaldone)

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