« Le Ciel de l’autre rive » : chronique triestine

Posted on 29 juillet 2017 | Commentaires fermés sur « Le Ciel de l’autre rive » : chronique triestine

« Le ciel qui est au-dessus des poésies de Saba, qui l’absorbe dans sa totalité, ce ciel organique, mais pas seulement, que nos prédécesseurs reconnurent comme unique, c’est le ciel de Trieste, c’est-à-dire le ciel de « l’autre rive ». Saba, bien qu’il fût italien (plus italien que bien de ses contemporains) et malgré son universalité humaine, fut un auteur « périphérique ».

« La compréhension, la sympathie humaine… Les soldats de Saba sont le peuple italien, tel qu’il était en ce temps-là et tel qu’il est encore aujourd’hui, en profondeur, parce que s’il est vrai que ces choses changent, elles changent lentement.

(Storia e cronistoria del Canzoniere)

Tous ces livres me parlent car je les ai trouvés pour converser avec leurs auteurs, pour qu’ils me parlent de leur temps, de leur vie, de leur personne (s’il est vrai, comme l’a inventé Héraclite, et cent autres après lui, qu’« un carcactère, c’est ce qui fait le destin »). Je reconnais un livre à la façon toute naturelle qu’il a de vous emboîter le pas, à la manière dont les caractères bondissent hors de la page et font entendre une voix sonore.

Je me suis heurté à Saba, que l’on rencontre à chaque pas à Trieste, dès que l’on a lu une de ses poésies. Comme disait Stendhal, Triestin de passage, « un écrivain capable de susciter de la haine cinquante ans après sa mort a gagné sa postérité ».

À partir de Saba, vingt noms, vingt destins se sont ouverts à moi dans le monde triestin.

« Et lui, tu le connais ? » m’a demandé le libraire Volpato en brandissant un livre rose, à l’enseigne de l’éditeur Scheiwiller, « Il Pesce d’oro ». Le titre, la typographie, la couverture me parlèrent avant même de l’avoir ouvert : In compagnia di Stendhal. Le bon docteur Pincherle, pédiatre, était ami de Saba, et leur amitié passait par les arcanes de la littérature. Je découvris un livre de l’une de ses patientes, Miriam Coen, qui lui était dédié. Puis un autre livre sur le bon docteur stendhalien par une de ses consœurs, la docteuresse Federica Scrimin, Un dottore matto matto sulla testa un gatto. Quel titre ! Quelle joie ! « Un docteur foufou avec un chat sur la tête ». J’ai appelé Federica et on s’est vus au café San Marco sur la via Battisti, café historique appuyé à la vieille synagogue – deux établissements qui sont un excellent antidote l’un pour l’autre. J’ai appelé Miriam que je suis allé voir à Turin. J’ai lu le livre de Rita Corsa sur Edoardo Weiss, l’inventeur de la psychanalyse en Italie, à Trieste, et j’ai rencontré son auteur au café Tommaseo, sur les rives. Chaque jour, je me suis infiltré dans la librairie Achille, chez Misan père et fils, ou à Drogheria 28, chez le Padouan Volpato, ou à la Minerva, qui siège dans la légendaire via San Niccolò. Le vieux libraire Zorzon, de la librairie internationale Svevo, chez qui j’ai découvert tant de trésors il y a vingt ans et plus, n’était plus là et le fonds de sa collection éditoriale était dispersé. J’ai revisité Voghera et Bazlen, Benco et Stuparich, Dollot et Burton, Giotti et Marin… Antonio de Giuliani, Triestin de naissance, Viennois d’élection, humaniste des XVIIIeme et XIXeme siècles, nous livre encore aujourd’hui ses remarques fulgurantes d’un lettré éclairé sur l’Europe de l’après Waterloo. Joyce et Svevo courent les rues de Trieste. Enrico Elia ressuscite le Fiumano Antonio Smareglia et les Noces istriennes éveillent en nous cet immense continent de la presqu’île vénitienne et romaine. Les lettres d’Enrico Morovich nous racontent la Fiume impériale, multiligue et souveraine. Spaini et Crise, Malabotta et Mattioni se croisent sans fin, dans l’indifférence de tous – et c’est le prix de la liberté.

Échos sur les canaux de Trieste

Posted on 27 mai 2017 | Commentaires fermés sur Échos sur les canaux de Trieste

Les voyelles s’étirent le long des canaux et distendent les consonnes amollies sur la partition de la mémoire. L’inflexion dialectale remonte, humide et charnelle, jusqu’à la fenêtre ouverte ; on sent l’air des Balkans. Qui sait par quels méandres me sont revenus le visage et la voix de cette Italienne, ma voisine dans le train Milan-Trieste. J’entends ses paroles se mêler aux échos nocturnes de la vie triestine aux derniers jours de printemps : « Je te l’ai déjà dit, je ne suis pas comme la Rebecca, avec qui tu as joué pendant des années. Moi, je n’ai pas envie de jouer avec toi. Tu disparais, tu réapparais, tu disparais de nouveau, des jours, des mois, des années, des siècles. Quand on aime une personne, on n’agit pas comme ça ». Je revois son visage, blême, qui exprime les convulsions de l’âme. Son regard se perd dans le vide. Elle a peut-être trente ans à peine. Des lunettes rondes en écailles grises adoucissent ses traits osseux. Elle porte au cou une petite croix en or qu’elle tourne et retourne dans ses doigts comme on égrène un chapelet et le geste ajoute de la ferveur à ses paroles, les fait rayonner. J’ai accompagné son destin jusqu’à l’arrivée du train en gare, où je l’ai aidée à descendre sur le quai le violoncelle qu’elle avait avec elle.

Anita Pittoni et le Zibaldone, Trieste et le monde, Un manifeste pour le livre d’une triestine

Posted on 20 avril 2017 | Commentaires fermés sur Anita Pittoni et le Zibaldone, Trieste et le monde, Un manifeste pour le livre d’une triestine

« La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux.

« Le Zibaldone, fidèle reflet de Trieste, porte de l’Italie ouverte sur l’Europe, ouvre ses collections aux écrivains étrangers, classiques et contemporains, avec une attention particulière aux œuvres qui témoignent de la vie, des affaires et des coutumes d’une époque et d’un pays.

« La présence de petites maisons d’édition au sein du monde éditorial est justifiée quand celles-ci sont inspirées par un programme éthico-culturel précis, rigoureusement original, avec le but de réparer quelque lacune : publier des œuvres introuvables en librairie et les rassembler autour d’un fil conducteur qui fasse un projet cohérent.

« Une telle entreprise doit être, avant tout, un fait de conscience, une bataille : le petit éditeur se sent appelé à rester tel, de façon à continuer à œuvrer comme pionnier et comme chercheur et à expérimenter des valeurs nouvelles en toute liberté.

« Son travail minutieux n’est vraiment perceptible, peut-être, que par ses antennes personnelles : intime satisfaction qu’il retire de ses inévitables sacrifices. Parmi les satisfactions les plus explicites, il y a celles de pouvoir communiquer avec le cercle restreint de ses lecteurs affectionnés qui aiment découvrir un livre rare ; parmi les satisfactions plus secrètes, le constat de servir utilement la culture auprès des grands éditeurs par son rôle d’indicateur de domaines inexplorés ou méconnus. Un tel travail correspond à un idéal, que la société mercantile, de par sa nature, n’est pas en mesure de satisfaire. Collaboration, donc, et non concurrence : son goût et la foi dans l’efficacité d’un travail souterrain d’influence, capable de changer les coutumes, de séduire la critique et peut-être même, parfois, de tirer un signal d’alarme.

« Une situation de nécessité particulière s’est imposée à moi dans l’après-guerre par rapport à un territoire bien précis : ma ville, Trieste. C’est en 1948 que j’eus une idée claire de ce qui se devait faire dans un tel chaos : opposer au désordre ambiant l’ordre de la culture, et aux mensonges, la vérité des documents. Dans cette perspective, rien de plus convaincant et de concret que de publier et diffuser des œuvres originales des écrivains de la Vénétie julienne de tous les temps, qui, dans la variété des sujets traités pourraient dessiner un contour assez juste de la physionomie de Trieste et des terres juliennes, à une époque pas si lointaine encore autrichiennes, si peu et si mal connues dans la mère patrie.

« J’ai imaginé et j’ai fondé le programme du Zibaldone armée du courage des pauvres : je voulais offrir un voyage idéal à travers le temps et à travers les sujets les plus variés sur les ailes de la poésie et de la pensée pour faire connaître sur le vif  l’histoire de cette porte orientale de l’Italie ouverte sur l’Europe.

« Avec cette perspective – de mêler la culture locale et les cultures étrangères – je me suis sentie encouragée par ce jugement qu’Eliot exprime dans ses Notes pour une définition de la culture : « Il incombe à chacun, écrit-il, de développer les prémices implicites dont nos traditions sont porteuses en mettant toute la lumière sur le fait qu’une culture nationale est la somme d’une infinie variété de cultures locales ». Et il ajoute : « Mais j’ai déjà affirmé qu’une culture nationale ne peut que s’enrichir si elle entre dans un échange réciproque avec les cultures étrangères ».

L’Éditeur

(Dépliant de réclame inséré dans les ouvrages du Zibaldone)

En lisant Lattuada

Posted on 28 février 2017 | Commentaires fermés sur En lisant Lattuada

La « haute vitesse » ferroviaire, aussi nerveuse que les algorithmes, nous trimballe d’une extrêmité du continent à une autre, sur le sillon de la fission de l’atome. Les villes se lèvent devant nos yeux éberlués comme des apparitions surgies d’un au-delà impalpable. On cherche instinctivement à reconstituer le passé, à reconnaître la pierre et les accents et les mots et les gestes au milieu d’un présent que nos mains maladroites cherchent à étreindre. Tu ne vois partout que le passé, seul présent, seul futur, seule identité décelable ; peut-être la vitesse tend-elle à abolir le temps en le réduisant. Le voyage, c’est reconstruire le temps, c’est prendre le pouls du temps en posant un regard sur le monde. Les tuyaux du chauffage qui traversent la chambre gargouillent et racontent les histoires des hôtes de l’hôtel ­– autres chambres, autres nuits –, les cris aigus des mouettes se mêlent aux harangues des casalinghe qui étendent le linge sur les terrasses et aux fenêtres – casalinga : noble mot pour « femme au foyer, épouse, mère, enfant du pays » – « el unico gran mar » du poète Ferrater.

Le livre d’Alberto Lattuada au titre improbable – L’occhio di Dioniso –, trouvé sur une planche en vrac parmi d’autres créatures imprimées à la porte d’une librairie d’occasion dans le quartier Port’Alba du vieux Naples m’a attiré charnellement par sa prose sensuelle dégorgeant de félicité; je me suis laissé embarquer par l’Italien de Milan et j’ai laissé sur la planche à son destin son camarade Walter Schubart, l’Allemand de Riga, dont les divagations sur l’Europe et l’âme de l’Orient promettaient tant de merveilles. L’œil de Dionisos, au fond, parlait de l’âme de l’Orient tout autant : l’Italie est le point de gravité de l’Orient et de l’Occident plus que tout autre contrée d’Europe, plus que les terres de Canaan. À l’hôtel, le réceptionniste m’a annoncé d’une voix grave que l’on avait dû me changer de chambre car « un groupe de vicentini était arrivé ». Vicentins : autant dire des Huns. « Et que vas-tu faire à Naples ? » me demande l’amie milanaise. « Je vais à la rencontre des voix dans les rues ». Au fond, un livre devrait nous parler comme un inconnu que l’on croise dans la rue ou au comptoir d’un bar, de façon désinvolte, avec une ferveur naturelle mêlée d’indifférence. Le journal raconte la renaissance du poète Carlo Michaelstadter dans sa ville natale de Gorizia et les orgies de prêtres du diocèse de Padoue, que l’on lit avec une égale passion : on est dans la vie.

Premières heures de 2017

Posted on 6 janvier 2017 | Commentaires fermés sur Premières heures de 2017

Le train longe le bord de mer pendant plusieurs heures, de la petite ville-frontière de Vintimille jusqu’à Gênes ; nous traversons le Ponant ligure : San Remo, Imperia, Alassio, Finale Ligure, Savona – à la vue de chaque pancarte, je veux sonder l’histoire qui fonde chacun de ces noms derrière l’émail des lettres. Le convoi, qui s’est formé à Marseille, circule sous license d’une compagnie italienne basée à Milan. Les annonces aux passagers se font en italien, français, anglais, comme il sied au nouvel espace économique européen. À travers la vitre, des silhouettes apparaissent sur la plage dans un mouvement paisible : chaque geste déborde de sens et de vie ; à intervalles réguliers, un tunnel offre un interlude. On s’endort à neuf heures du soir dans un hôtel désert d’une petite ville balnéaire, bercé par le cliquetis des bateaux ancrés dans la place maritime. La nuit, les échos de quelques pétards rappellent que l’on brûle les oripeaux de l’année qui finit. Quand on ouvre les yeux, le jour est muet. La réceptionniste se laisse aller et m’entretient longuement de l’histoire des papes d’Avignon qui trouvèrent refuge à Savone, de la ville qui ne voulut pas s’allier à la république de Gênes, de Napoléon qui passa par là. Je pousse ma valise et me mets en marche pour la gare : au-delà du petit pont, une enfilade d’arcades qui traverse la ville renvoie le souvenir de Gênes. Le train a une heure de retard, et ce retard est comme un heureux augure. Les abords de Gênes s’étirent sans fin le long du port – tout est port ici et les bateaux à l’horizon ont l’allure de monstres marins.

IMG_2741

À Gênes, la chambre du vieil hôtel au nom impérial surplombe le port, le balcon est un poste de vigie : ce n’est pas seulement l’espace que l’on contemple, c’est le temps, qui le dessine. La chambre du vieil hôtel au nom impérial surplombe le port, le balcon est un poste de vigie : ce n’est pas seulement l’espace que l’on contemple, c’est le temps, qui le dessine. Étendu sur le lit, un doigt presse un bouton : des images apparaissent sur l’écran. J’entends les syllabes, distinctement, se détacher des lèvres des personnages. Les scènes se recomposent sans fin, au rythme des voix et des lumières : chaque mot, chaque image est une quête de la vie.

older posts »

Recent Posts

Tag Cloud

Adelphi Alberto Sordi Alexis de Tocqueville André Gide Anthony Burgess Baudelaire Biagio Marin Boris Iampolski Burgess C. S. Lewis Ceszlaw Milosz Chantal Akerman Edouard Limonov Ennio Flaiano Federico Fellini Fellini Gaspare Gozzi Jean-Luc Godard Jean Eustache Jeremias Gotthelf John Ruskin Jonathan Swift Joseph Brodsky Joseph Roth La Repubblica Le Monde Leo Longanesi Maurice Samuel Michel Houellebecq Michel Onfray Mon cœur mis à nu Naples Nicolàs Gòmez-Dàvila Robert Walser Samuel Johnson Santa Maria delle Grazie Sellerio Serguei Dovlatov Stendhal Totò Valentina Polukhina Vassili Rozanov V S Naipaul W H Auden Zermatt

Meta

Brussell-express is proudly powered by WordPress and the SubtleFlux theme.

Copyright © Brussell-express